De l’utilité de la photographie

Suite à la diffusion d’un article relayé par mon amis Arnaud Contreras sur Facebook : “Pourquoi il faut arrêter la photo de concert” publié sur le site le hiboo, je voulais mettre un petit commentaire, mais, trop long, je le mets ici.

Les difficultés du monde de la photo est sujet récurant (ici,   , et et encore ici) que l’on constate dans d’autres domaines que celui de la photo de concert (les manifs de rues ou les défilés de mode par exemple) et qui pose plein de questions :

La multiplication des photographes

La technique se démocratise (la démocratie n’a rien à voir là-dedans, ça veut dire se massifie, on peut rester dans un système capitaliste et ne pas être en démocratie, c’est même mieux pour les affaires !). Les gens ont envie de profiter de leur matériel, donc quand on a un appareil photo on est photographe, tandis que quand on a un stylo on est pas forcément écrivain. C’est une question de culture. Il y a des domaines où la frontière est moins franche. Le conducteur macho se prend pour un pilote de rallye. C’est un rapport au pouvoir, à la captation, au sentiment de toute puissance (tout cela n’étant pas forcément négatif, le pilote doit être habité par ces sentiments pour être le meilleur sur le circuit, simplement il fait la distinction entre la route et le circuit et socialement il est valorisé sur le circuit, tandis que monsieur tout le monde est condamné sur la route);

La gratuité

Les organisateurs donnent des places gratuites aux photographes en échange des clichés. Ça coûte moins cher que de payer des photographes pour diffuser les images puisque chacun va le faire sur son blog, Flickr, Facebook, Twitter et j’en passe. Les clichés sont mauvais ? Qu’importe, car l’organisateur ne vend pas une bonne image, mais un moment exceptionnel avec tel musicien. La bonne image, c’est pour les photographes professionnels qui sont peu nombreux. La qualité est dans le concert, le reste c’est du buzz. Aujourd’hui, avoir été photographié par tel ou tel grand photographe n’apporte pas beaucoup de valeur ajoutée à l’image du groupe (comme avant d’avoir été photographié par Alain Dister), un petit reportage rapide sur une grande chaine est bien plus rentable (le “quart d’heure de célébrité” d’Andy Warhol).

La gratuité 2

Sautant sur l’occasion, les médias, pas seulement les organisateurs de concerts, ont décidé que, puisque tout le monde pouvait faire des photos, le photographe professionnel n’apportait rien de plus que n’importe qui. Et puisqu’on trouve ces photos sur le net gratuitement et que les gens sont flattés de les donner, pourquoi payer ? Et la qualité ? Et la notion de journalisme ? On s’en fout ! Le journaliste n’est plus celui qui fait de l’analyse, qui met en perspective, qui rappel les faits, l’historique, etc. c’est celui qui reprend la dépêche AFP et la fait rentrer dans la case prévue (journaux gratuits). On garde l’aspect scoop du mythe du photographe et on oublie tout le reste. Comme il y a des millions de capteurs numériques dans la nature, il y a bien moyen d’avoir quelque chose toujours prêt à être pris en photo pour être transformé un scoop. (Scoop voulant dire, quelque chose de pas ordinaire transformé en spectaculaire, et non, quête, enquête, attente, recherche et révélation de quelque chose de caché qui était nuisible à la société). Le sens des mots change.

Je photographie donc j’existe.

Globalement, les gens s’ennuient au travail, ce n’est plus là qu’on se réalise. Le sentiment de vivre ensemble dans une même société s’estompe (mais ce sentiment n’a-t-il en fait jamais vraiment existé ?). Le militantisme, qui pouvait être un lieu de réinvention de sa vie présente et future, n’a plus la cote. La religion ? C’est vraiment ringard… Il ne reste pas grand-chose, sinon l’Art. L’art ? Ah enfin un grand machin qui vous transcende, un truc qui touche à l’éternité, qui apporte des réponses sur le sens de la vie (Pourquoi tu fais des photos ? Pour faire de l’art !)
Ça me rappelle un débat sur Indymedia avec les Black Blocks qui reprochaient aux militants de passer leur temps à faire des photos dans les manifs anti-G8 au lieu d’être dans l’action. D’autant plus que ces milliers de photographes ne diffusaient même pas leurs images à l’époque bien qu’Indymedia passait son temps à les solliciter (il n’y avait pas encore les blogs et Flickr). C’est-à-dire que même cet espace politique, communautaire… n’était pas utilisé et qu’une fois l’arrivée des blogs et de Flickr, chacun est allé disperser ses images sur ces sites personnels et marchands. Paradoxalement, on vivait, à travers ces grands moments collectifs de contestations, la fin de ce même collectif et de la contestation. Le monde marchand, par la technologique, a alors apporté une nouvelle expérience de vie qui a vidée tous projets collectifs pour en faire une multitude de projets individuels (Comme on vide les cafés, lieux de rencontres, d’échanges… en vendant des machines à café). On est pas content ? Faisons vite une pétition sur Facebook et on aura eu le sentiment d’avoir fait une grande chose pour l’Humanité. C’est bon pour l’individu à court terme qui se libère des vieilles organisations sclérosées et mauvais pour la société à long terme si cela ne recréer pas du collectif (pas au sens stalinien, évidement ! Plutôt au sens où l’entendait Deleuze, Guattari ou Castoriadis).

Digression sur l’objet symbolique, du summum de l’humanité, l’iPhone

C’est l’appareil le plus utilisé sur Flickr. Apple et son gourou (celui qui donne un sens à nos vies tristes en les esthétisants tout en les verrouillant) ont permis de transformer tout utilisateur d’un iPhone en un super héros de sa propre vie (film, photo, enregistrement sonore « je me souviendrai de tout et je ne raterai rien », jeux « je suis constamment sollicité, jamais en repos », géolocalisation « je sais désormais où je suis, mais je perds mon autonomie », accès instantané en tous lieux au Web, chat’ permanent, e-mail, SMS « je ne suis plus jamais seul face à moi-même »… et accessoirement téléphone). Ce type nous a apporté, par la technologie, un jouet qui peut combler tous les vides de nos vies, tous les moments d’ennui. Ils ne nous font pas accéder à un niveau de conscience supérieur, à une pensée philosophique pointue, à un apaisement intérieur, non, sans effort, avec cet objet, nous sommes devenus cyborg (moitié homme, moitié machine), nous transplantons et déléguons à la machine notre âme. D’où la frénésie d’utilisation. Nous pouvons ainsi nous regarder exister. Plus nous tapotons sur l’écran, plus nous nous voyons vivre. Nous ne vivons plus notre vie, nous nous regardons la vivre. L’écran nous renvoie en miroir l’image retouchée, quasi parfaite, de notre vie, et, en même temps, nous protège d’avoir à la vivre véritablement avec tous les risques que cela comporte.

Alors qu’importe que la photo soit bonne ou pas, le débat n’est pas là. On entendra toujours mille et un arguments, de bonne ou mauvaise foi, pour justifier le fait d’avoir sorti l’appareil (“c’est pour un souvenir”, “c’est mon anniversaire”, “c’est pour ma cousine”, “moi c’est pas pareil”, “j’ai payé”…). On ne peut pas porter le débat là dessus parce que tous les professionnels ne sont pas bons, parce qu’un amateur peut aussi être un véritable amoureux de la photo, parce qu’il y a des gens plus visuels qu’auditifs… C’est que l’on ne peut pas combattre une pulsion de vie “j’existe parce que je photographie” de cette manière. D’ailleurs, il ne s’agit pas de la combattre, mais de l’éduquer (on a bien des besoins de nourriture sans pour autant aller piller le premier magasin venu, on a de l’éducation). La production et la consommation massive d’image sont assez nouvelles dans la société, il faut donc lui laisser le temps d’apprendre à s’en servir (l’aspect technologique), mais aussi à en apprendre l’usage (les bons moments pour le faire, la politesse, etc., tout ce qui doit s’élaborer collectivement et qui fait le vivre ensemble (on pète pas à table)).

Conclusion temporaire

Ce genre d’articles sur les blogs, il y en a pleins. Nous, les photographes, restons encore dans la complainte, car, pour le moment, nous n’avons pas réussi à trouver autre chose. Nous dépendons trop d’autres corps de métier (en attendant d’inventer autre chose) pour pouvoir tout reprendre à notre compte. D’ailleurs, nous nous épuisons, même si c’est passionnant, à vouloir reprendre toute la chaine de production (nous devons avoir l’idée, chercher les financements, planifier les reportages, faire le reportage, faire l’éditing, les tirages, les retouches, animer le site du reportage et les réseaux sociaux qui y sont liés, trouver des diffuseurs, intervenir dans les colloques qui parlent de notre sujet, raconter le sujet reportage et raconter le reportage lui-même, penser aux produits dérivés : livre, exposition, POM, webdoc, carte postale, fond d’écran…). Nous devons nous sortir de notre propre vision mythique ainsi que de celle que projette le reste de la société sur nous. Nous sommes pris dans des changements variés (technologique, politique, économique, sociétale…) qui font que nous n’avons plus la maîtrise de rien. En tout cas, pas de notre quotidien et pas non plus de notre avenir. Nous quittons un âge d’or (où l’on pouvait vivre relativement nombreux et correctement de la photo) pour entrer dans une période où il faut tout repenser à zéro. On passe d’une profession qui était réservée à une élite, qui a connu une massification rapide quand l’économie fonctionnait encore bien puis à un fort rétrécissement du marché avec une accélération de la massification technologique doublée d’un désenchantement sociétal qui attire les gens vers le mythe de liberté de cette activité (j’ose plus dire profession).

Pour ceux qui font du photojournalisme, on sait que cette tendance est également visible dans tout le reste de la société. Mais comme on passait notre temps à la regarder (la société), on a pas vu que ça nous arrivait aussi. Comme toute profession, on avait aussi une haute opinion de nous-mêmes, on pensait que ça pouvait pas nous arriver. Après tout, le photographe côtoie aussi les puissants, il a donc cru qu’il faisait un peu partie de leur monde, qu’on lui laisserait une niche. Mais le buzz est plus important que l’information, le bruit que l’analyse. Le photographe trop journaliste est donc gênant (comme le philosophe, le sociologue…), mieux vaut avoir la masse. Comme le bon paysan bio gêne l’agro-industrie ; le vendeur sur le marché, l’hypermarché ; la mémé avec ses tisanes, l’industrie pharmaceutique ; les grands-parents, la société de baby-sitting…

La difficulté à faire émerger ce débat (pas plus illégitime que ceux de la santé, l’éducation…), c’est que les médias dits alternatifs sont aussi piégés là-dedans. Que ce soit, pour mon expérience personnelle ou proche : Témoignages Chrétiens ou Politis qui volent des photos et ne veulent pas les payer, Technikart qui rechigne à payer des prix dérisoires les Inrockuptibles qui pillent un livre pour en faire un article “original”, la pige de l’Herald Tribune qui passe de 250 à 25 euros en un an… où le Monde Diplomatique qui considère qu’aborder le sujet, c’est faire du corporatisme (mais analyser les méchants capitalistes, ça, c’est faire oeuvre utile, comme si le monde était si simple avec les bons et les méchants). Sans compte la plateforme Culture Visuelle, merveilleux outil de réflexion à condition de ne pas sortir du cadre fixé et qui vous traite de réac (le fameux point Golding) quand vous vous plaigniez des conditions économiques de la profession (il faudrait faire un gros travail de recherche sur les chercheurs… leurs réseaux, les liens avec les associations comme Freelens, certains collectifs… où l’on remarque les interventions croisées dans les colloques des uns, les préfaces de livres des autres… tout un univers autoréférentiel, de cooptations propres à tout univers professionnel, mais qui tend à se crisper face à toute critique radicale et à se recroqueviller sur lui-même en temps de crise). C’est un peu comme avoir une boutique bio à Paris, mais vendre des tomates de Chine, de la salade verte d’Afrique du Sud, des concombres du Pérou et utiliser des caissières stagiaires moins de trois mois pour ne pas avoir à leur payer d’indemnité… C’est bio, mais… C’est de la photo, mais…

Pour continuer le débat sur La Vie des Idées :
Presse et démocratie
Dans quelle mesure les transformations technologiques et économiques de la presse contemporaine affectent-elles la démocratie ? L’état des lieux que dresse La Vie des idées permet de sortir d’une dichotomie simple entre Internet et la presse traditionnelle sur cette question. (la suite)