Moscou, une ville américaine

Pour ce voyage, je ne m’étais pré­paré à rien. Je n’avais pas lu, pas regardé d’images, pas ren­con­tré de russes, rien. Je vou­lais que la ville me prenne comme m’avaient pris Ber­lin, New-York, Saint-Pétersbourg… Je vou­lais que la ville s’impose à moi, être écrasé par son his­toire, son four­mille­ment, sa forme et ses couleurs…

Mos­cou, c’était la domi­na­tion de la moi­tié de la pla­nète pen­dant presque un siècle, le chan­tier per­ma­nent de la construc­tion d’un hypo­thé­tique homme nou­veau, l’utopie des­truc­trice pour le bon­heur de tous à la dif­fé­rence du nazisme qui ne s’adressait qu’à une infime caté­go­rie d’individus. Il ne pou­vait pas y avoir une telle puis­sance, bonne ou mau­vaise, sans une culture propre.

La taille de la ville est à l’image de la déme­sure, la hau­teur des immeubles, la lar­geur des rues, la lon­gueur des ave­nues… Mais cela existe aussi ailleurs. La ville est un chan­tier per­ma­nent, les vieux immeubles côtoient les modernes, des grues, des câbles, des trous, des palis­sades partout.

J’ai mar­ché des kilo­mètres pen­dant des heures, du centre ville à la loin­taine ban­lieue. J’ai essayé d’avoir une vision glo­bale de la ville et je me suis aussi perdu dans cer­tains quar­tiers. Je me suis ennuyé à lon­ger des auto­routes urbaines où il ne se pas­sait stric­te­ment rien, dans un pay­sage si morne qu’une image suf­fi­sait à résu­mer des kilo­mètres d’un urba­nisme pathétique.

Si on recherche « quelque chose de russe », on a bien du mal à trouver.

Petit à petit les images d’autres villes se super­posent à Mos­cou. Même la lumière res­semble à celle d’autres conti­nents et l’envahissement publi­ci­taire annonce le désen­chan­te­ment de demain.

Il n’existe pra­ti­que­ment pas de bou­tiques qui n’appartiennent pas à une chaine inter­na­tio­nale, et quand l’on pénètre dans un « pro­ducti », que l’on pour­rait com­pa­rer à une épice­rie de quar­tier, on y trouve les mêmes pro­duits que dans n’importe quels super­mar­chés occi­den­taux excep­tés les pro­duits locaux qui n’existent plus.

Mos­cou n’est plus qu’un décors pra­tique, parce que grand et sans contraintes envi­ron­ne­men­tales, pour le défer­le­ment de l’économie libérale.

Les seules ini­tia­tives indi­vi­duelles dans la créa­tion de com­merces, concernent l’installation de petites échoppes sur les grandes rues pas­santes. Mais si la forme change par rap­port aux bou­tiques des grandes marques inter­na­tio­nales, le contenu est le même : ciga­rettes, jour­naux copiés de ceux de l’étranger, bois­sons gazeuses et sucrées…

On a même l’impression que le pou­voir laisse ces ins­tal­la­tions tes­ter de nou­veaux sec­teurs écono­miques avant de les inter­dire, par manque d’esthétisme dans la ville par exemple, au pro­fit d’une nou­velle chaine qui vien­dra les remplacer.

Tout ça pour ça. Le com­mu­nisme pour pré­pa­rer l’arrivée du libé­ra­lisme ? Habi­tuer les gens à vivre en masse avant de consom­mer en masse.

Détruire l’individu pour le pré­pa­rer à l’individualisme…

En quelque jours, j’ai eu l’impression d’avoir fait le tour de la ville et de n’avoir plus rien à y faire. Je ne trou­vais pas ce que j’y atten­dais sans pour­tant savoir de quoi il s’agissait. Je ne cher­chais pas une quel­conque nos­tal­gie du pas­ser. J’avais constaté déjà à Ber­lin, après de la chute du mur, qu’il n’existe pas de troi­sième voie lors d’une trans­for­ma­tion poli­tique impor­tante. Mais j’ai été sur­pris par la liqui­da­tion à ce point du passé cultu­rel. La Rus­sie semble s’être arrê­tée quelques années après la Révo­lu­tion de 1917 et le com­mu­nisme ne lais­sera que de grands bâti­ments impo­sants dont le poids sym­bo­lique tant à disparaitre.

On ne res­sent aucun fris­son en pas­sant près du Krem­lin, de la Douma, du siège de l’ancien KGB, des immeubles stalino-gothiques… comme on peut res­sen­tir quelque chose à Ber­lin devant les caves à ciel ouvert de la Ges­tapo, à New-York en regar­dant Ellis Island, à Saint-Pétersbourg dans le cime­tière der­rière l’église de Tchesma où les morts sont presque tous tom­bés pen­dant l’année 1942…

A Mos­cou, je n’ai pas trouvé de traces d’esprit du lieu. Je ne suis resté qu’à la sur­face des choses, et cette sur­face n’est que commerciale.

Si je retourne un jour à Mos­cou, je ne pour­rai le faire que pour y ren­con­trer des russes puisque le décors ne compte pas, qu’il est désor­mais iden­tique à celui des autres grandes villes, qu’il est mon­dia­lisé. Si Mos­cou a une âme ce doit être, bien à l’abri, à tra­vers ses habi­tants. L’air du temps est certes au fric, mais il n’y a pas de rai­son que les aspi­ra­tions pro­fondes des indi­vi­dus pour la culture, dif­fèrent fon­da­men­ta­le­ment d’un peuple à l’autre. C’est l’expression de ces aspi­ra­tions que je n’ai pas su rencontrer.

C’est ce fré­mis­se­ment humain qui fait que l’on se sou­vient encore d’un récit, d’une image, d’un geste bien des siècles plus tard. Mos­cou s’est de nou­veau arrê­tée, elle a l’aspect d’un vaste centre commerciale.

Il y a encore de la marge avant la satu­ra­tion bien que l’on res­sente déjà ce « trop ». Trop de publi­cité, de mar­chan­dises, de nor­ma­li­sa­tion, d’argent, de dis­tinc­tion pué­rile, de pol­lu­tion, de bruit le tout menant à toute vitesse droit dans le mur…

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